Avant l’écran, il y avait l’ennui

Qu’avaient en commun Aristote, Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Nietzsche, Henry David Thoreau, Immanuel Kant et Charles Darwin ? Au delà d’avoir marqué leur époque, ils appartiennent tous à cette longue tradition de penseurs pour qui la marche était une condition de leur réflexion. Historiquement, la marche a toujours été associée à des idées plus fécondes. Il faut dire que l’exercice en général aide à oxygéner le cerveau, mais je pense que même si on ne peut pas faire fi des bénéfices physiologiques de l’exercices sur la pensée, cette habitude quotidienne qu’avaient ces hommes occupés amenait quelque chose d’autre. La marche était pour eux une manière de se déconnecter de leurs activités quotidiennes, de prendre une distance avec le bruit et la lourdeur des obligations qui meublent leur vie. S’ils avaient vécu au 21e siècle, auraient-ils su protéger cet espace mental que la marche leur permettait ? Ou se auraient-ils tout simplement écouté un podcast sur Spotify ou fait bercer par la voix d’un auteur sur Audible ? Et le cas échéant, aurait-on été témoin des oeuvres et travaux qu’ils nous ont légué ? La question se pose.

Si la marche met la pensée en mouvement, le silence lui permet d’émerger. Deuxième et dernière devinette : qu’avaient en commun Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Ernest Hemingway, Beethoven et Marc Aurèle ? Ils étaient tous de grands lève-tôt et ne juraient que par leur routine du matin. Ce temps leur donnait sans doute un espace mental loin de la longue succession d’obligations qui meublait leur quotidien. Cet espace pouvait être utilisé pour lire, prendre des notes, réfléchir et écrire.

Ceci m’amène au sujet d’aujourd’hui : une des conséquences subie par tous de la présence presque quasi-permanente des téléphones est probablement la mort… des interstices. Ces petits moments d’ennui imposés par le quotidien qu’on devait tous vivre avant l’arrivée du téléphone intelligent. Aujourd’hui, on ne consulte pas seulement son téléphone quand on a quelque chose à faire mais surtout dès qu’il n’y a rien à faire. On a développé, collectivement, une allergie mortelle aux délais et aux temps morts. L’ennui est s’est transformé en ennemi. Un ennemi qu’on s’est tous donné inconsciemment comme objectif… d’éliminer (avec brio, soit dit en passant !).

Les interstices qu’on cherche à combler ont la mauvaise habitude de se faufiler partout dans une journée normale. Dans les déplacements, en attendant dans un lieu public, à la maison, en travaillant, dans sa vie sociale, avant ou après une activité et j’en passe.

Durant les transports, on va sortir son téléphone en marchant jusqu’à son auto, ou en attendant le métro ou l’autobus. On va le sortir en marchant du stationnement jusqu’à l’épicerie. En attendant que le moteur se réchauffe un peu l’hiver ou qu’un enfant traverse sur un passage piéton. Les plus téméraires vont même aller jusqu’à braver une contravention de plus de 500$ et 5 points de démérites en sortant leur téléphone sur un feu rouge! (Ne me demandez pas comment je le sais).

En public, on le sortira en attendant en file à l’épicerie, à la pharmacie, au café, au restaurant, chez le dentiste ou le médecin, au garage, à la banque, à la SAQ, chez la coiffeuse. En s’impatientant après la jeune caissière qui occupe son premier emploi ou après une personne âgée qui prend un peu trop son temps au guichet automatique.

À la maison, on le sortira en attendant que le micro-ondes réchauffe un plat, que l’eau du poêle bouille, que le rice cooker fasse son œuvre ou que la cafetière s’exécute. Certains vont même meubler l’interstice pendant que la douche se réchauffe, qu’un plat refroidisse ou que le chien fasse ses besoins.

Au travail, le téléphone vient aussi meubler ces satanés interstices. En attendant qu’une réunion Teams commence, qu’un collègue partage son écran, qu’un ordinateur redémarre après une énième mise à jour Windows. En attendant à l’imprimante, qu’un fichier se synchronise sur le cloud, qu’une page web prenne cinq secondes à charger ou qu’un collègue retrouve un document.

Je pourrais écrire la même chose pour la vie sociale – on se rappelle tous de ce couple au restaurant, chacun des deux amoureux les yeux rivés sur son cellulaire respectif ou des parents à la partie de Hockey de leur garçon, qui préfèrent s’occuper de faire du ménage dans ses courriels. Il y a aussi les micro-malaises quotidiens qu’on combat en utilisant le téléphone quand on est seul à une table ou qu’on veut éviter le regard d’inconnus dans un ascenseur.

Tout ça pour dire que dans une journée normale, il y a un nombre incalculable de ces petits et moins petits moments entre nos activités. Ceux-ci nous ont toujours permis de se retrouver ou de faire le point. Ils donnent au cerveau le temps nécessaire pour digérer l’information qu’il a absorbé. Il lui donne le temps de profiter du moment présent ou de réfléchir à ce qui s’en vient. Un peu comme on donne aux muscles le temps de se reconstruire entre deux séances de jogging. L’interstice est un moment où il nous est possible de voir émerger nos propres pensées et réflexions, plutôt que d’absorber celles que les Youtubeurs veulent monétiser. Se priver de ces moments revient à se priver d’écouter ses propres réflexions. Dans un espace médiatique de plus en plus polarisé, et où pour la première fois, nous ne sommes plus sujet à un manque mais à un trop plein d’informations, il devient de plus en plus vital de retrouver ces interstices. De donner de l’espace mental au cerveau pour se reconnecter non pas à ce que l’algorithme nous propose, mais à ce que notre propre cerveau nous propose.

Et c’est peut-être là que se trouve le vrai drame de la mort de l’ennui : ce ne sont pas seulement des moments que nous perdons, mais des occasions de nous surprendre nous-mêmes. Des moments où une idée pouvait surgir sans avoir été convoquée. Après tout, Archimède n’a pas crié « Eurêka! » en regardant des reels sur Instagram. Il l’a crié dans son bain, seul avec ses pensées. Un moment parfaitement improductif où son esprit avait enfin l’espace nécessaire pour faire un lien.

Et c’est ça qu’il faut réapprendre à protéger : non pas l’ennui pour l’ennui, mais ces petits moments où la pensée, parfois, nous fait la grâce d’un Eurêka.